# Trump triumphs #

Ces jours-ci, qui n’a pas rêvé d’embarquer aux côtés d’Armel le Cléach pour s’isoler un peu du monde, ou de prendre pour quelques jours la place de Thomas Pesquet dans la station spatiale internationale ? Juste histoire de prendre un peu de hauteur et d’admirer de beaux paysages, en échappant aux tweets et aux news ? Washington n’est pas encore sous la neige (le sera-t-elle cet hiver ?) et l’actualité tient en cinq lettres : « T-r-u-m-p » en profite pour faire la pluie et le beau temps – pour le meilleur et… malheureusement, pour le pire.

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« Bon – j’crois qu’j’vais m’whouyskuiter. » Eugene O’Neill

Le point le plus profond de la planète se situe dans l’océan Pacifique et se nomme challenger deep. Il se trouve à plus de 10 900 mètres sous la surface de l’eau. Imaginons un peu la profondeur des abysses et revenons à DC où ces derniers temps, nous avons eu l’impression de toucher un peu le fond au niveau politique et électoral. Même Muriel Bowser, maire de Washington, a été aperçue manifestant un bonnet rose sur la tête, lors de la Marche des Femmes en janvier dernier. On a l’impression d’avoir tout lu sur Donald Trump, de ses tweets matinaux aux analyses incrédules des spécialistes de la géopolitique en Europe extrême-orientale, en passant par les démissions récentes de ses conseillers et ministres. Nous vous épargnerons tout cela ici, le but étant de vous accabler le moins possible. J’aimerais juste pouvoir partager quelques impressions de ce que nous avons cru vivre ces dernières semaines à DC : le locataire le plus fameux de la ville a changé et ça, pour les Washingtoniens que nous sommes, croyez-moi, ce n’est pas rien, adieu Barry, bonjour « Trump-stesse »…

Il y a d’abord eu la phase d’incrédulité, ce soir du 8 novembre, au sous-sol d’un bar de Georgetown. Nous y étions allés pour fêter la victoire courue d’avance d’Hillary Rodham Clinton, et nous avons vu peu à peu la carte du pays rougir sous nos yeux atterrés : « Fuck you Texas ! » hurlaient les clients adossés au comptoir ; les Républicains l’emportaient, et avec eux Donald.

Enorme pincement au cœur lorsqu’on apprend que contre toute attente, Hillary ne sera pas la POTUS que tout le monde avait désignée, le bar s’appelle The Tombs, signe prédestiné qui enterre définitivement sa victoire ? A la radio, les commentateurs sont sans voix. Sur ce lien un article du Courrier International qui reprend étape par étape la soirée électorale.

Dès le lendemain, l’incrédulité et le doute laissent la place à la prise de conscience : c’est en train d’arriver. Même si Hillary a remporté le vote avec quelque 2 millions de voix d’avance, le système électoral indirect américain la déclare perdante en nombre de grands électeurs. Digne, elle conclut son Concession Speech en revenant sur son parcours, sur le respect et la reconnaissance qu’elle éprouve envers les États-Unis : « Nous devons accepter ce résultat. […] J’ai passé toute ma vie à me battre pour ce en quoi je croyais. Il y a eu des succès, des défaites […]. Je crois toujours en l’Amérique. […] Nous sommes plus forts ensemble, et nous irons plus loin ensemble. Ne regrettez jamais, au grand jamais, ce pour quoi vous vous battez. » Pendant ce temps, Donald Trump publie son premier tweet de président-élu : « Quelle belle et importante soirée ! Les hommes et les femmes oubliés ne le seront plus jamais. Nous voilà réunis comme jamais auparavant. » Ensemble, c’est tout. Ensemble oui mais un peu séparés quand même… Et Léonard Cohen dans tout ça, hein ? (disparu la veille de l’Election Day) Vous n’en avez pas assez, vous, de tous ces hashtags diffus – comme si les guillemets n’étaient plus capables de faire le boulot ? Et les musiciens, eux, qu’en pensent-ils ? On leur a volé leur dièse.

Le lendemain du 8 novembre, the Day After : à l’école où je travaille, tout le monde est sous le choc. Il va nous falloir un peu plus que des Mac & Cheese pour surmonter ça. Tandis que certains sont encore dans le déni, on décide des mesures exceptionnelles similaires au lendemain du 11 septembre : pour transformer sa déception et sa colère en quelque chose de constructif, il faut travailler en premier lieu sur sa respiration, prendre une grande bouffée d’oxygène et bien respirer à fond ; ensuite il faut parler pour exprimer les frustrations de ce vote qu’ici on ne comprend pas. Pour les jeunes adolescents à qui j’enseigne, dont certains d’entre eux ont voté pour la première fois, c’est la sensation de glisser dans un autre monde qui semble les effrayer. Je propose à mes classes d’écrire sur un post-it le gros titre du jour : comment le formuleraient-ils s’ils étaient éditorialistes ? Certains suggèrent : Occupy the Red States, clin d’oeil au mouvement de contestation pacifique Occupy Wall Street.

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A la radio, les journalistes recommandent un suivi et une assistance psychologique aux électeurs déçus. 230 millions d’électeurs et un taux de participation de 54% : j’ai une pensée pour ces couples divisés autour des élections qui témoignaient quelques semaines auparavant dans un article que j’avais lu. Que vont-ils devenir ? Qui sont ces électeurs de Donald Trump ? Et combien d’indécis, dont le vote ou l’absence de vote a fait pencher la balance du côté du vilain petit canard ? Tandis que Michael Moore se déchaîne sur Internet, que certains vont très loin dans leurs réactions (« C’est comme si Rosa Parks cédait sa place dans le bus à un leader du Ku Klux Klan ! »), le patron de « notre » American City Diner se dédouane : « Don’t blame me I didn’t vote for him. »

Certains plus philosophes, essaient de tourner tout cela à la légère ou avec philosophie. Sur Internet, des photos de Barack Obama et Joe Biden (le vice-président, ami proche d’Obama) mettent en scène les deux hommes complices et deviennent virales. Biden : « Je ne leur donnerai pas le mot de passe du wifi. » Obama : « Joe… » Biden : « J’ai dit ce que j’ai dit. » Ou encore : Biden : « J’ai peint “Michelle Obama 2020” au plafond de ta chambre. Avec une peinture qui brille dans le noir. » Pour ce restaurateur du quartier de Capitol Hill, Spike Mendelsohn, propriétaire de la pizzeria We, the Pizza et du fast-food Good Stuff Eatery, deux « favorites » de Barack Obama à l’heure du lunch, « tout le monde doit manger ». Pragmatique, il explique le changement de fréquentation du quartier : « Je n’ai aucune raison de refuser de servir à manger à quelqu’un dans mon restaurant. Je dois dire que nous avons toujours été un établissement bipartisan. Nous pensons que la nourriture est bipartisane. » Voilà une vision qui prend le contre-pied de celle des stylistes qui ont refusé d’habiller Melania Trump pour l’investiture, et après tout : why not ? Comme disait Michelle Obama, « When they go low, we go high ».

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Ahhhhh, les Obama… Amoureux comme au premier jour, Barack et Michelle ont l’air de tellement s’aimer fort sur les photos ! Rois de la communication, au-delà de leurs engagements, ils ont su faire rêver DC pendant huit ans. La nostalgie des derniers jours de l’Obamania s’empare des Washingtoniens, qui postent et retweetent des photos du couple à la Maison Blanche, tandis que celui qui est encore Président s’empresse de changer ce qu’il peut encore changer dans le pays et dans le monde, avec l’énergie du désespoir. Mais il va falloir dire au revoir, Barry. Trump is in the place, même s’il ne semblait pas faire partie du rêve américain… Proverbe enfantin : un éléphant ça trompe énormément. Et avec Donald Trump, tout devient possible. Le saviez-vous ? La « cusuraphobie » est la peur d’avoir tort. A ce petit jeu, notre nouveau POTUS est un grand champion ; il n’aime pas avoir tort mais il n’a jamais complètement raison, il fait mentir la vérité et donne raison aux menteurs, on y perd tous un peu notre latin.

L’air du temps est à l’incertitude. J’aime cette idée exprimée par Esther Benbassa : « Il est vrai que la diplomatie préfère la stabilité à l’inconnu. Et pourtant, c’est dans cet inconnu que réside l’avenir de ces sociétés aspirant à tous ces droits universels qui ne sont pas seulement l’apanage des Lumières, mais le bien commun de l’humanité. » Il y a encore du travail, pour tout le monde. Et surtout… la vérité est ailleurs, Mulder et Scully avaient dit vrai. Les médias américains sont maintenant prêts à revoir leur rôle pendant la présidence Trump : face aux « mensonges » de la Maison Blanche, de nombreux médias s’interrogent sur la crédibilité à donner aux informations officiellement transmises par la nouvelle présidence. Fais attention à toi Donald, ou tu finiras comme Cédric Diggory !

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Les outrances de Donald Trump nous dépassent et elles passent par le langage, en priorité. Peu avant les élections, chaque article du Huffington Post au sujet du candidat républicain était suivi d’un court texte assurant que celui-ci « incite régulièrement à la violence politique, est un serial menteur, un xénophobe rampant, un raciste et un misogyne ». Un journaliste français a même écrit un article sur la difficulté à traduire son langage : « great », « bad », des termes simples et efficaces, qui parlent à tout le monde, à commencer par un enfant de dix ans, mais qui ne disent finalement pas grand-chose. C’est du cousu main !

Avec un léger désappointement, il a tout de même fallu constater que dès son élection, des commentateurs ont commencé à disculper Trump : ils soulignent la constance de son message, sa campagne magistrale, ses talents médiatiques… Ce qui est sûr, c’est qu’une certaine parole s’est libérée : dans une interview à la radio NPR News j’entends un suprématiste blanc s’exprimer librement à une heure de forte audience sur la supériorité de la race blanche. Une amie journaliste nous explique que dans beaucoup d’endroits dans le pays, les gens passent un temps considérable en voiture, pour aller travailler, faire leurs courses… ; ce temps en voiture, ils le passent à écouter la seule radio qui capte – qui est souvent très très limite bleu marine. Et les enfants écoutent aussi, là c’est le pompon. Nous mesurons difficilement cette réalité et cette différence entre une ville très politisée comme Washington et le reste du pays. En cela, Trump a eu du flair.

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Autre phénomène très surprenant à l’approche de l’investiture de Donald Trump comme président des Etats-Unis, le 20 janvier dernier : le consensus patriotique, comme un halo qui l’entoure et le protège, et une forme de résignation et de respect envers celui qui a été élu. Les Américains sont « d’abord patriotes » et la légitimité de leur chef ne peut être mise en doute. C’est d’abord cela, « America First ». A force on le ferait presque passer pour un prince (machiavélique, le prince), comme s’il fallait ne pas le blesser maintenant qu’il est devenu POTUS. Après des injures pendant près d’un an, il faut aplanir le terrain et faire table rase, black-out, reset. Soit.

A DC, on commence à s’agiter pour l’investiture, appelée Inauguration Day. Les pelouses du Mall sont réquisitionnées, un plan de sécurité anti-terroriste se met en place, le quartier de la Maison Blanche est verrouillé à double tour, nous allons suivre cela depuis notre écran, n’étant pas très tentés par les mouvements de foule. Le jour J, les musiques sont hollywoodiennes, la cérémonie très codifiée, les sourires de circonstance – des Obama aux Clinton (Hillary est là au premier rang, aux côtés de son mari et des autres former presidents). Culturellement parlant c’est intéressant : tous semblent avoir fait leur deuil et s’apprêtent à accueillir Trumpy dans les murs de la cité et à la tête du « greatest country on earth ». Rien ne fait douter le patriote américain. Quelle surprenante capacité à se relever des épreuves et à nous faire presque passer un bon moment, à défaut de nous remémorer les horreurs dites ces derniers mois ! Donald Trump félicite Hillary pour sa campagne, Obama arrondit les angles, Michelle remercie Melania pour son cadeau de départ. Les Américains n’aiment pas avoir mal. Et pourtant, Machiavel écrivait : « Celui qui pense que, chez les grands personnages, les nouveaux bénéfices font oublier les vieilles injures, il s’abuse. » A la fin de la journée, le bilan est net : une voiture et une poubelle ont pris feu à Washington et quelques vitrines payent les pots cassés. C’est tout.

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Et maintenant, on va où ? Si vous avez le début d’une réponse, je suis preneuse. “Somewhere only we know”, dit la chanson. Dès le lendemain, le 21 janvier, même heure même endroit pour la Marche des Femmes qui rassemble des milliers de personnes. Nous n’avons pas pu nous y rendre malheureusement mais voici ici le témoignage d’une Française y ayant participé, ça redonne (un peu) espoir.

De nombreuses personnalités américaines sont là. Parmi elles, la féministe Angela Davies qui propose que les prochains 1459 jours de l’administration Trump soient 1459 jours de résistance. Alicia Keys exprime son désarroi : « J’ai l’impression que cet homme existe uniquement pour nous provoquer, pour que le peuple sorte de ses gonds, pour nous pousser à énumérer toutes les batailles que nous avons menées. Ces droits nous semblaient tellement acquis. Et en fait, ce n’est pas le cas. Cela me brise le cœur : comment cet homme peut-il nous faire tomber si bas, revenir tellement en arrière ? Il y a certainement plus de racisme, de sexisme, et d’inégalités dans notre pays que nous le croyions. » Hillary aussi l’admet, mais tellement tard : « Notre nation est plus profondément divisée que nous le pensions. Nous devons accepter ces résultats et regarder de l’avant. Le rêve américain est assez grand pour tout le monde : pour toutes les races, religions, hommes et femmes, les LGBT, les personnes handicapées… »

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Overseas, la reine d’Angleterre propose avec humour d’accueillir ceux qui veulent fuir les Etats-Unis en reprenant le slogan à son compte : « Make America Great Britain again » tandis que les Hollandais proposent : « We totally understand it’s going to be America First, but can we just say the Netherlands second ? » Le site « Émigrer au Canada » reçoit tellement de visites qu’il plante. Au moins sur la toile, on s’en amuse, c’est déjà ça.

Vue de l’intérieur, l’Amérique est résiliente : elle semble déjà vouloir affronter la situation. Pour y parvenir et résister au monde de Donald Trump, l’historien Timothy Snyder (professeur à Yale) énonce quelques principes essentiels : ne pas obéir à l’avance, protéger les institutions, se souvenir de la déontologie professionnelle, faire attention aux mots dans les discours politiques, garder son sang-froid et son calme quand arrive l’inconcevable, soigner son langage, se démarquer croire en la vérité, enquêter, pratiquer une politique « corporelle » en sortant, en bougeant, en échangeant des regards et en se disant des banalités, se sentir responsable du monde, refuser l’Etat à parti unique, si possible faire des dons pour les bonnes causes, protéger sa vie privée, apprendre des autres et des autre pays, prendre garde aux paramilitaires, réfléchir avant de prendre les armes, être aussi courageux que possible et enfin : être patriote. « Le président entrant ne l’est pas. Donnez l’exemple de ce que l’Amérique pourrait signifier pour les générations à venir. Elles en auront besoin. »

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Et sinon, il nous reste toujours la Lune. Certains sont déjà en route : Make America fly again ! D’autres nous proposent le voyage à moindre coût : rappelons-nous le 16 mai 1983. Ce jour-là, Michael Jackson apparaît sur NBC et interprète seul Billie Jean. Il effectue pour la première fois son Moonwalk, salué par une ovation des spectateurs. Cette prestation lui vaut un télégramme de Fred Astaire : « Je suis un vieil homme, j’attendais la relève. Merci. »

 

 

 

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Une réflexion sur “# Trump triumphs #

  1. Marie Amelie: c’est vraiment formidable!!! Merci pour ce beau résumé!

    Envoyé de mon iPhone Marianne Hart 2104 N. Nottingham Street Arlington, VA 22205 USA Cell: (301) 910 44 20

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